Pourquoi les politiciens mentent-ils autant ?

Quand le président Martelly claironnait avoir créé 400 000 emplois en moins de deux ans de mandat, cela n’étonnait pas grand monde. Le président-chanteur n’avait pas l’habitude d’analyser et d’interpréter les statistiques de l’emploi avant d’accéder à la magistrature suprême de l’État. Cela commençait à devenir inquiétant quand son ministre du Commerce et de l’Industrie d’alors, M. Wilson Laleau, statisticien, économiste, professeur d’économie dans les meilleures universités du pays, ex-vice-recteur aux affaires académiques  de l’Université d’État d’Haïti, promettait à notre confrère Valéry Numa de lui faire parvenir les tableaux statistiques justifiant les propos du président Martelly. Évidemment, le journaliste et la population allaient attendre en vain ces fameux tableaux qui, de toute évidence, n’existaient nulle part.

Quelques mois plus tard, la ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, Marie-Carmelle Jean-Marie, allait confirmer la création d’à peine 10 000 emplois au micro de notre consoeur Nancy Roc à son émission Métropolis du 23 février 2013 sur Radio Métropole. De 400 000 à 10 000, aucune conciliation n’est envisageable.

Le Premier ministre Laurent Lamothe y allait également de ses contrevérités. Il promettait à la population haïtienne, à travers notamment le journal Métro de Montréal, de l’électricité 24 heures sur 24 à compter du mois de juillet 2013. Ses porte-parole avaient déployé l’artillerie lourde pour indiquer que le Premier ministre n’avait jamais fait de telles déclarations. Mais l’exercice se révélait vain, puisque certaines stations de radio rediffusaient les propos de M. Lamothe pour vérification et confirmation. En visite au Côte d’Ivoire, il avait également déclaré que «Haïti se porte mieux avec une croissance macroéconomique de l’ordre de 7 %», alors que le vrai taux de croissance réalisé en 2012 était seulement de 2,8 %.

Cela ne choquait pas outre mesure, puisque M. Lamothe n’était pas non plus connu pour son expertise de l’économie haïtienne. Mais quand le président provisoire Jocelerme Privert, fiscaliste qui a fait toute sa carrière dans l’administration publique, avance des statistiques différentes de celles publiées par la Banque de la République d’Haïti (BRH) et de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), les deux instances officielles en la matière, cela devient davantage préoccupant. Le président Privert, dans son adresse à la nation consécutive à l’expiration de son mandat de 120 jours, a fait état d’une « détérioration de la monnaie nationale qui approchait déjà les 67 gourdes pour un dollar » et d’un « taux d’inflation en chute libre qui avait presque atteint les 16 % » à son avènement au pouvoir. Il s’était d’ailleurs réjouit d’une « stabilisation » du taux de change autour de 62 gourdes.

Un simple regard sur le taux de change de référence publié par la BRH indique qu’en février 2016, date de la prise de fonction du président provisoire, le taux de change de référence moyen mensuel s’élevait à 60.5 gourdes pour un dollar américain. Au mois de mai 2016, il était de 62.1 gourdes. Évidemment, il s’agit de taux moyen de change de référence. Il peut y avoir un écart type autour de cette moyenne. Certaines banques commerciales peuvent afficher un taux plus faible ou plus élevé. Mais les données officielles n’ont jamais atteint les 67 gourdes comme le président Privert l’affirmait. Il en est de même pour l’inflation qui était de 13,3 % en janvier 2016, 14,4 % en février, 14,8 % en mars et 15,2 % en avril, 15,1 % en mai. On attend la publication de l’IHSI pour le mois de juin, mais dans un passé récent, on n’a pas connu 16 % officiellement.

« Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose »

Ce n’est pas seulement en Haïti que les politiciens mentent à leur population. Dans la campagne électorale américaine, Donald Trump habitue le public à des mensonges éhontés. Qui pis est, cela le rend davantage populaire puisqu’il a tendance à raconter ce que la grande masse veut entendre. Sans trop d’égard à l’éthique, aux statistiques et aux faits. À force de les répéter, ces mensonges seront finalement acceptés par une partie de la population. Aujourd’hui, on dit de tout sur Haïti dans la presse internationale. Comme si c’était vrai.

Dans un extrait de la lettre à Thiriot, au 21 octobre 1736, Voltaire  affirmait : « Le mensonge n’est un vice que quand il fait mal. C’est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai un jour. » Joseph Goebbels, en 1940, a résumé les propos de Voltaire en une formule très simple : «Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose.» Ce ministre nazi de la propagande, tristement célèbre, architecte de l’une des plus puissantes machines de la désinformation du XXe siècle, sinon la plus puissante,  recommandait le mensonge comme outil efficace à ses collaborateurs.

Au bout du compte, les mensonges pourront parfois se transformer en « sagesse populaire». On doit cette expression à l’imminent économiste John Kenneth Galbraith. Pourquoi les politiciens mentent-ils autant? Galbraith de répondre : « Nous accommodons la vérité à notre convenance, avec ce qui concerne au plus près l’intérêt et le bien-être individuels ou qui promet de nous épargner un effort pénible ou un bouleversement inopportun de la vie. Nous trouvons également fort acceptable tout ce qui contribue le plus à l’amour-propre.» (2)

L’ancien conseiller économique des présidents américains Franklin D. Roosevelt, John Fitzgerald Kennedy et Lyndon B. Johnson indique que la sagesse populaire «est nécessairement toujours à la fois simple, opportune, commode et réconfortante mais pas forcément dans le vrai ». Le genre de petite formule très efficace durant les campagnes électorales. On ne peut prétendre pour autant que la sagesse populaire est toujours fausse. Mais vraie ou fausse, elle façonne l’opinion publique.

Paul Krugman, l’ex-prix Nobel d’économie en 2008, dans un éditorial au New York Times le 26 décembre 2003, lors de la campagne qui allait aboutir à la réélection de George Bush, écrivait : « L’image répandue de M. Bush est celle d’un type direct, franc, qui appelle les choses par leur nom, et les seules anecdotes que l’on rapporte sont celles qui correspondent à ce portrait. Mais si, au lieu de cela, la sagesse populaire voyait en lui un bluffeur, un gros bébé élevé à la cuillère en argent et qui se prend pour un cow-boy, les journalistes auraient aussi largement de quoi se mettre sous la dent.»

La campagne électorale présidentielle qui s’ouvrira bientôt en Haïti fera la part belle à des mensonges et promesses de toutes sortes. Les unes plus farfelues que les autres. À la presse libre et indépendante de jouer pleinement son rôle de confronter ces contrevérités aux faits, aux statistiques, à l’histoire et à la science.

(1) : http://news.abidjan.net/h/455457.html

(2) Steven D. Levitt et Stephen J. Dubner, Freakonomics, p. 134.

Thomas Lalime source le nouvelliste

Comments

comments