Sortir Haiti de la crise : Passage obligé…

Par Pierre Cajuste*

Antonio Gramsci, dans les « Cahiers de prison (1983) », voit dans les « crises » une situation dans laquelle « […] l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas paraitre : pendant cet interrègne on observe des phénomènes morbides les plus variés ». Analysant ce phénomène dans le cas typiquement haïtien en matière politique, on observe une certaine récurrence de facteurs, qui doivent interpeller le politique sur l’urgence de diriger autrement.

Cycle de crises et dénominateurs communs

Les situations de crise en Haïti, depuis l’atteinte en 1804 du statut de République, se répètent, se rapprochent de plus en plus, au point de devenir cycliques, mises à part quelques grandes périodes historiques où des efforts communs de surpassement avaient permis de trouver des solutions incontestables de sortie de crise. En témoigne la geste libératrice des héros de Vertières qui en est l’une des plus parfaites illustrations. Cependant, cette tendance à répétition critique fait toujours redouter, même en pleine période de stabilité apparente, une crise en gestation de laquelle on ne se sent réellement à l’abri. La crise actuelle, avec point de départ les échecs successifs de l’administration du président Martelly à mettre en place des structures crédibles, capables d’organiser des élections démocratiques, est l’une parmi tant d’autres. Ces crises cycliques ne sont pas nées de manière spontanée, mais sont la résultante de malaises plus profonds dont les causes font remonter au fondement même d’un Etat, un Etat en pleine déliquescence, « failli », au point de ne pas pouvoir offrir même les services sociaux de base à sa population.

Défaillance du discours politique

La lutte menée par le mouvement démocratique pour le reversement du régime dictatorial des Duvalier n’a pas encore accouché d’un changement réel dans la vie des masses. D’un mouvement basé presque fondamentalement sur des revendications, celui-ci ne s’est jamais organisé en un mouvement porteur de transmutation. C’est plutôt le constat d’un émiettement incessant de partis ou de regroupements au niveau du « secteur démocratique » au regard, par exemple, des élections de 2015, avec plus de 50 candidats à la présidence inscrits. Même après le départ des Duvalier en 1986, et jusqu’à nos jours, on observe une turbulence constante à l’intérieur même de ce « secteur démocratique », sous fond de luttes intestines, empêchant l’élaboration et la proposition d’une vision politique avec contenu substantiel. De prime abord, il faut faire remarquer que foisonnement de partis politiques ou de groupuscules de parti ne traduit pas forcément vitalité démocratique. Mais plutôt mélange bigarré d’éléments disparates dans la cacophonie de ‘‘discours’‘ creux, improductifs qui ne convainquent plus, ayant déjà fait leur temps.

Dans certains pays avancés, la question de pléthore de partis et de plateformes de parti ne se pose même pas puisque résolue à la base : les partis dont les agendas se rapprochent ou se ressemblent se rassemblent. Le départage des tendances se fait le plus souvent au niveau interne par la réalisation de primaires afin de déterminer au sein de ceux-là le candidat le plus à même de porter le message ou susceptible de porter la « vision » au triomphe final. Ce qui est difficilement réalisable, voire compliqué, dans le cas haïtien puisque la logique n’est pas de faire triompher une « vision » mais de satisfaire une sorte de « frénésie » politique, une certaine « conception béate » du pouvoir relative aux privilèges qu’il confère. D’autres, en dépit de leur volonté d’action, n’ont qu’une vue partielle de la réalité du pouvoir, qu’ils considèrent comme un moyen de réussite personnelle. Voilà pourquoi, à juste titre, leurs discours sont des déclarations pavées de bonnes intentions, sans la prévision des moyens conceptuels et de réalisation.

Pour Stéphane Fréderic Hessel, dans ‘‘le chemin de l’espérance’’ (2011), qu’il écrit en collaboration avec Edgar Morin, « la crise d’une pensée politique aveugle, […], est incapable de formuler aucun grand dessein ». Tel, par exemple, le développement d’une approche doctrinaire par rapport à la pauvreté. Or, les débats qui se font depuis fort longtemps sur la scène politique haïtienne sont superficiels et dépourvus de qualité avec substance, et à la base de ces crises répétitives. Il n’y a pas une « vision » consensuellement proposée autour de l’identification des vecteurs de croissance mobilisant la création de richesse nécessaire à l’avancement du pays.

Les propositions sous-tendues à ces « déclarations » n’ont pas fait l’objet d’études éminemment conduites au préalable pour être le fruit d’un diagnostic avéré, différentiel, en considération des nécessités réelles. Puisque ne cadrant pas avec un examen poussé des besoins effectifs des communautés. Le cadre abstrait dans lequel les discussions sont insérées rend impossible la mise en place de stratégies efficaces. A titre d’exemple, un plan concret d’éducation proposé englobera les enfants ciblés qui ont été foncièrement l’objet d’études pertinentes quant aux zones qui seront prises en compte, les infrastructures correspondantes à mettre en place, les ressources qui seraient impliquées, la continuité et suivi, ainsi que l’origine incontestable de part budgétaire allouée.

Il se trouve que, après la prise du pouvoir, les réalisations gouvernementales subséquentes seront beaucoup plus instrumentalisées, manipulées à dessein d’éblouir par l’érection « d’ouvrage-coup d’éclat », ne permettant pas de faire face aux vrais enjeux de l’évidence publique, en termes d’exigences. Ainsi, les réponses apportées seront toujours et nécessairement des répliques politiques sous fond de shows médiatisés, d’insipides saupoudrages, aux fins de masquer l’incompétence, la carence de vision et l’incurie. Typique d’un gouvernement, tel celui que dirigeait Laurent Lamothe avec les hautement médiatisés « gouvènman lakay ».

Ce que font nos voisins pour avancer

L’aide publique au développement : ses limites

Au regard des progrès enregistrés chez les pays voisins, il est nécessaire de mettre de l’ordre dans nos démarches. En ce sens, les partis politiques qui détiennent suffisamment les moyens nécessaires pour remporter les prochaines élections sont dans l’obligation de proposer une « vision politique » à l’intérieur de laquelle est inséré un contenu concret, en s’armant d’un ensemble de politiques publiques, de plans qui viendront implémenter cette vision du développement du pays. Ils doivent pouvoir pacifier le pays pour attirer les investissements étrangers directs, qui constituent l’un des facteurs de la croissance économique. Car la pauvreté augmente au rythme du manque de capital.

Les investissements étrangers directs (IED) : une actualité

Certains pays font des investissements étrangers directs (IED) leur principal leitmotiv de croissance économique. Un pays comme la République Dominicaine essaie d’attirer au maximum les IED, de telle sorte que dans un avenir proche ceux-ci atteignent la barre d’au moins les 40% environ de ceux de la région : Par exemple, au niveau de son secteur touristique actuel fort de 5 millions de touristes, ce pays capitalise sur des chiffres estimatifs avoisinant les 10 millions de touristes dans 10 ans. Cuba, de son côté aussi, est en train d’opérationnaliser de grandes ouvertures pour le capital étranger, etc. La Jamaïque en a été l’uns des pionniers de la région en la matière. Selon les données de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) pour l’année 2015, les investissements étrangers directs dans la Caraïbe globalisent plus de 5.9 milliards de dollars. A titre comparatif, avec ses 2.2 milliards attirés, la République Dominicaine en mobilise près de 40 % (37.28%) par rapport à ceux d’Haïti représentant 1.76 %, avec les 104 millions de dollars, soit 4.72% du capital étranger dominicain pour cette même période. Sur le premier trimestre de 2016, […]. Du côté haïtien, seulement deux secteurs ont été à la base de ces investissements : textile et tourisme. De ce fait, il faut tendre vers une augmentation desdits investissements, de manière à redynamiser une économie, capable d’insuffler une croissance propulsant la marche ascensionnelle vers le développement durable. En ce sens, outre les foyers habituels, tous les autres secteurs vectoriels identifiés doivent être mobilisés dans le cadre de plans équilibrés résultant d’une vision politique consensuelle.

Articuler la démarche politique autour d’une vision

A cet égard, il convient d’établir, dans le cadre d’agenda consensuel vérifié, des mécanismes solidaires convergeant une pluralité de vues vers la construction d’un espace vital collectif. Donc, une refondation de l’Etat à travers ses actuelles composantes par l’entremise d’un formatage systémique à l’intérieur d’une ‘‘Vision’’. Car, l’aide internationale, avec toutes ses limitations, ne pourra pas assurer le développement. Certains pays ne voient même pas l’utilité de recourir à cette aide. Celle-ci ne favorise pas réellement la croissance économique. En République Dominicaine, par exemple, l’appui budgétaire international représente moins de 15%, tandis qu’en Haïti celui-ci est de 70% environ. La démarche implique que les besoins aient été antérieurement, minutieusement et scientifiquement identifiés, puis insérés à l’intérieur d’un planning défini qui identifie les interventions d’étapes conduisant vers la croissance, qui devra se traduire dans l’amélioration apportée dans les conditions de vies des populations.

Plaidoyer pour un plan de développement continu et sur un plus long terme

Le dialogue national passé en boucles à travers les medias aurait dû avoir toute cette initiative comme base. Au lieu d’avoir une entente pour le partage du pouvoir, ̶ car après ce partage, si l’on à rien d’autre à offrir, on retombera directement dans le cycle infernal de la crise, ̶ celle-ci aurait dû avoir pour finalité la création de richesse à l’intérieur du pays à travers l’utilisation conséquente des canaux de croissance. Pour ainsi dire, il n’est pas nécessaire de se retrouver à tous les points de vue, sur une même longueur d’onde, mais de s’entendre sur un modus operandi. Ce sera à ce moment-là que le débat critique aura son utilité, en se portant nécessairement sur ce qui a été préalablement entendu et arrêté pour exécution. Ainsi, devant le constat de non exécution, chaque personne concernée sera à même de demander aux responsables de rendre des comptes.

Nécessité d’un contenu au discours et à la vision

On a vu que tout le débat, toute la lutte politique qui se fait actuellement ne l’est sur la base d’une vision réelle de l’Etat. Il s’agit de la politicaillerie pure et dure, sur fond de polémique creuse, sans vision, sans contenu. N’importe quel parti politique qui jouit de l’appui populaire et, en cela, entend prendre le pouvoir, a pour tâche de proposer quelque chose de palpable à la société. Il est plus que nécessaire que ces partis ne se contentent pas seulement de la prise du sur la base d’une certaine popularité, mais de donner à ce pouvoir un contenu. Voilà ce qui permettra de sortir de la chamaillerie politique favorisant l’instabilité, pour s’introduire dans le jeu des alliances vraies et productives au sein de la société.

En termes de composantes, renflouer le contenu d’une vision politique implique, en premier lieu, une réorganisation de la base de la production nationale dans toute sa globalité, tout en identifiant les vecteurs de croissance. En deuxième lieu, il faut une amélioration des services de base, comme la santé, l’éducation, l’eau et l’assainissement, les infrastructures, etc. Et enfin une réorganisation de l’environnement qui constitue un facteur de risque à l’économie nationale avec les pertes occasionnées par les catastrophes naturelles.

Les collectivités territoriales dans le développement

Quid des collectivités territoriales ? Il n’y a pas un discours actuel qui tienne compte des collectivités territoriales, sans lesquelles, il est vain aussi bien de parler de développement que de discuter « du sexe des anges ». La mise en valeur de ces collectivités passe par la dotation de celles-ci de cadres techniques et d’experts mis à la disposition du politique (Elus municipaux, etc.) pour l’exploitation et l’utilisation à bon escient des ressources rurales. Ces entités doivent être vues sous l’angle de petites villes qui doivent aussi se développer, s’ouvrir sur l’extérieur dans le cadre d’échanges. En ce sens, le développement qui en découle sera un développement régional intégré, par la mobilisation des ressources et des compétences locales et la mise en place de structures et des services de bases essentielles tournées vers la décentralisation. Egalement, la déconcentration des activités économiques n’est pas seulement souhaitée mais encouragée, promues et attirée dans la zone afin de prélever des taxes locales, sans besoin de se référer constamment à l’Etat central pour la réalisation des ouvrages d’utilité communautaire desservant les habitants.

Les villes moyennes, voire petites, de la République sont devenues monstrueuses, un goulot d’étranglement à force de concentrer le principal des activités économiques qui attirent les plus pauvres des communautés reculées. Ce qui se manifeste par une sorte d’amoindrissement des capacités locales en raison du dépeuplement visible des collectivités dont la résultante des forces se déplace vers les plus grandes villes, qui sont défigurées sous le poids de la bidonvilisation et la pression accrue de cette demande réactualisée sur l’offre de service disponible, ainsi qu’en matière de mise en place de structures de proximité.

Nécessité de cohérence dans l’action gouvernementale

Schéma d’un consensus entre composantes sociales

Faire la politique autrement et différemment est lié à la reformulation d’un pacte de gouvernabilité entre les forces sociales par le dialogue. Ceux qui arrivent au pouvoir doivent chercher à négocier et proposer un agenda rendu maximalement consensuel, avec un contenu axé sur le développement. De même, les forces adverses se doivent de manœuvrer autrement, en cessant de créer des situations qui fragilisent le consensus minimal d’existence retrouvé et en inspirant confiance aux masses. Ainsi, il y aura l’établissement d’une base démocratique crédible associée à la création de richesse, l’organisation de l’espace au profit des composantes sociales, qui permettront au pays prend un nouveau et sûr départ.

Conclusion

Haïti ne peut pas continuer à formaliser l’incertitude à partir des élections. Il faut un ordre de restructuration d’Etat des partis politiques, à travers une législation coercitive qui permette non seulement de poser des balises, mais aussi d’agir ponctuellement sur les violations des réglementations. De là, il y aura l’existence d’un espace démocratique fortifié dans lequel les acteurs formuleront leurs programmes qui coïncident aux plans structurés dans le contexte d’une vision conduite sur le long terme.

* Diplomate

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