La solidarité « made in Haïti » s’organise après le cyclone

Sans attendre le bilan des dégâts ni l’aide humanitaire internationale, les initiatives citoyennes haïtiennes solidaires se sont multipliées à travers le pays pour venir en aide aux personnes affectées par Matthew.

Dans son village en bord de rivière, Monsieur Armand s’attendait à une inondation, mais pas à ce que Matthew emportât le toit de sa maison. Avec son épouse, il a sauvé ce qu’il a pu : vaisselle, matelas, chaussures, habits, deux ou trois jouets. Des tôles toutes neuves viennent d’être déposées devant sa porte, avec un marteau et des clous. Elles protégeront la chambre des enfants en attendant que le reste du toit puisse être réparé. Ce directeur d’école de Sucrerie-Henry, dans la commune de Saint-Louis-du-Sud, est heureux d’apprendre que la livraison est le fruit d’une initiative de jeunes entrepreneurs et professionnels de Port-au-Prince. Émus par les images de la destruction provoquée par Matthew, ils n’ont pas attendu l’aide internationale et sont venus apporter leur soutien aux sinistrés, proches et moins proches.

« En Haïti, l’aide vient toujours, mais n’arrive jamais », blaguaient Jean-Sébastien, hôtelier, et Patrick, comptable, deux des responsables de cette opération solidaire avant le départ de leur convoi dimanche. Allusion aux 12 milliards de dollars promis par la communauté internationale après le séisme. Ces trentenaires engagés ont préféré agir selon leurs moyens avec leurs amis. Alertant leurs contacts, ils ont levé des fonds, trouvé des sponsors dans l’agroalimentaire, l’hôtellerie, la construction. Leurs enfants ont aidé à préparer plus de 800 kits de produits alimentaires et de première nécessité à destination du Sud. En tout, cinq camions ont quitté l’hôtel Karibe avant l’aube, escortés par la police pour éviter les pillages. A bord, également de l’eau, des serviettes, des draps et des oreillers, des planches en bois, ainsi que des tôles. Celles qui ont fait le bonheur de Monsieur Armand et de nombreuses personnes affectées par le cyclone le long de la route des Cayes, entre Lozandier et Torbeck.

Une vision de film d’horreur dans la Grand’Anse

Familles, amis, collègues, tout le monde s’est activé pour secourir les sinistrés. Dès qu’un passage s’est ouvert vers la Grand’Anse vendredi, trois religieuses courageuses sont parties en pleine nuit avec deux voitures chargées à craquer d’eau, de vivres et de produits d’hygiène. « Je n’arrivais plus à dormir », a avoué sœur Nadige, directrice de l’institution du Sacré-Cœur à Turgeau. « Il fallait qu’on aille par tous les moyens pour être avec nos sœurs bloquées du côté de Jérémie. » À l’arrivée, une vision d’apocalypse: maisons effondrées, arbres dénudés, paysages calcinés, comme si un incendie avait ravagé les lieux.

« À Jérémie, raconte sœur Nadige émue, les maisons en béton ont résisté, mais la ville est jonchée de débris : troncs d’arbres, pylônes électriques, affaires éjectées des maisons. »  Des jeunes originaires de la ville sont rentrés de Port-au-Prince pour déblayer les routes. Dans les villages, plus une maison debout. « À Moron, rapporte la religieuse, trois soeurs ont passé la nuit assises sur une chaise, avec les pieds posés sur une autre chaise. Pendant le cyclone, elles s’étaient protégées des rafales de vent contre un mur.» L’accès au village est difficile, un camion qui tentait d’amener des vivres a basculé dans la rivière. À  Counoubois, une des sœurs n’a toujours pas pu être atteinte.

Privée d’électricité, la région devient menaçante à la tombée de la nuit. « C’est une sensation étrange, décrit la religieuse, une ambiance sombre, ténébreuse, comme dans un film d’horreur. On se demande ce qui va se passer. » Les gens boivent l’eau de la rivière et de nombreuses personnes mangent de la canne à sucre, car déjà, les prix des produits alimentaires ont grimpé.

Solidarité à tous les niveaux

La diaspora participe aussi à cet élan de solidarité nationale. Dimanche, le mouvement Sow a Seed a fait parvenir 3 065 kits alimentaires sur l’Ile-à-Vache, qui a vu fuir ses touristes. Destinés aux enfants d’un orphelinat ainsi qu’à la population, ils peuvent nourrir une famille de quatre personnes pendant une semaine. L’organisation a aussi envoyé deux pédiatres, ainsi que 15 volontaires.  Sa représentante, Marielyn Villard, croit toutefois dans un soutien sur la durée.

C’est aussi une vision à long terme qui anime l’infatigable Pierre Léger, président d’Agri-Supply, dont l’huile de vétiver parfume le célèbre N°5 de Chanel. Matthew n’a laissé qu’un squelette du bâtiment de son usine aux Cayes, mais il n’a pas arrêté la production. Monsieur Léger soutient activement les sinistrés de sa ville. Ce dimanche, plusieurs centaines de femmes, d’hommes et d’enfants faisaient la queue dans le calme devant le bâtiment principal d’une coopérative pour recevoir des kits alimentaires. Plus de 300 familles sinistrées y sont également logées. « C’est mon cinquième cyclone, assure l’entrepreneur, mais celui-ci est le plus violent. » Pourfendeur de ce qu’il appelle le « business de l’humanitaire », le président d’Agri-Supply plaide pour du « business for development ».

Le bilan sanitaire risque de s’alourdir

L’hôpital de l’OFATMA des Cayes n’a pas été épargné, mais les génératrices financées par Monsieur Léger ont permis d’opérer six patients ce jour-là. L’hôpital a accueilli une cinquantaine de blessés et en attend plus, au fur et à mesure que les routes d’accès aux villages reculés seront débloquées. « Malheureusement, soupire le Dr Magalie Veillard, directrice de l’hôpital, ça sera trop tard, leurs blessures seront déjà infectées. » Elle craint aussi un bilan sanitaire catastrophique à cause du choléra.

Depuis une semaine, devant l’ampleur des dégâts, les citoyens réagissent. Familles, proches, amis, collègues sont mobilisés. De la voisine qui a abrité ceux dont la maison se désintégrait sous des vents à plus de 200 km/h, aux entrepreneurs qui donnent temps, argent et matériel pour répondre aux besoins,  la solidarité haïtienne existe bel et bien. Depuis quelques jours, elle est à l’œuvre dans tout le pays.

Elena Sartorius esartorius@geneva-link.ch source nouvelliste

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