Haïti: Médias, Édition et Pensée Critique

J’avais toujours cru que la rédaction d’une œuvre littéraire s’inscrivait dans une dynamique temporelle et continue. Un texte soumis à des amis, devient, après commentaires et correction, un article dans une revue ou un journal. Puis, enrichi et complété, cet article en appelle un autre, et ainsi de suite jusqu’à constituer une suite logique d’articles sur une thématique pertinente. Le temps aidant, il émerge alors, peu à peu, la perspective d’une compilation et d’un recoupement structuré qui laisse profiler une œuvre. Ainsi naît un manuscrit. Et c’est là qu’apparait le besoin de trouver un éditeur pour valider et matérialiser le projet. Et professionnellement, l’éditeur offre un accompagnement technique, sérieux a l’auteur pour faire vivre le projet sous la forme d’un livre.

Tel ne semble pas être le cas dans certains pays, où l’écriture est dans une permanente folie qui célèbre l’immédiateté, la paresse et la facilité et où certaines maisons d’édition proposent des combines qui sont de véritables arnaques. En Haïti, comme partout, il est de ces maisons d’édition qui publient à tout vent un certain type d’écrit difficile à cataloguer. Tant leur proximité rédactionnelle est au voisinage de l’instantané et l’immédiateté du journalisme de radio.

Pourtant, une œuvre littéraire, sauf de rares exceptions, a besoin de recul et de temps pour laisser fleurir l’intuition brute en une réflexion documentée qui finira par la faire mûrir en une pensée critique abordant avec rigueur et compétence une problématique veillant, par là même, à offrir des perspectives comme issues ou éclairage. C’est cette dynamique qui enrichit les productions littéraires et scientifiques. Et c’est elle que devaient encourager les maisons d’édition et en particulier celles qui sont dans le prolongement de la pensée académique.

Il est regrettable que la production littéraire en Haïti tende à devenir, non plus un espace de réflexion cherchant à instituer la pensée critique comme outil pour éclairer l’action, mais un simple adjuvant pour se faire un nom, une tribune ou tout simplement pour vendre un produit. Ainsi, est-il devenu récurrent de voir, qu’une semaine après la survenue d’une affaire complexe, voire ténébreuse, des maisons d’édition proposer des titres la traitant, souvent avec une hautaine prétention doctorale. Comme si l’écriture d’une œuvre comme « pensée et réflexion » n’avait plus rien qui la distinguait de l’écriture journalistique spontanée, approximative et enthousiaste.

L’écriture et l’édition semblent, en Haïti, déserter leur vocation première, communication et diffusion de la pensée, pour s’installer dans une permanente folie où prime le business (le profit) au détriment de toute pensée. C’est si vrai, que certaines maisons d’édition, parmi les plus productives du marché, terminent leur travail d’évaluation par un laconique message adressé aux auteurs qui tentent de proposer autre chose que le « business as usual » : « C’est un sujet original qui est abordé de manière très élégante. Toutefois, il serait préférable que ce livre soit publié à compte d’auteur. Les bénéfices seraient de loin plus avantageux pour l’auteur ».

Oui, vous l’aurez compris, c’est le business et, comme d’habitude, le bénéfice d’abord; au détriment même de « l’originalité et de l’élégance » de la pensée. Mais n’est-ce pas cela qu’on appelle la médiocrité ? N’est-ce pas cela qui est le rayonnement indigent de l’enfumage qui pollue la vie ?

Il est aussi regrettable qu’en Haïti, si vous n’appartenez pas à tel réseau d’accointance, à tel foyer d’indigence, ou si vous n’êtes pas dans la soumission, l’imposture et la crapulerie, qu’importe votre talent, vos compétences et votre motivation, vous serez banni et on vous refusera toutes les opportunités. Ici, le leadership revendique ouvertement l’indigence, comme l’étiquette apposée au fronton de l’enfer de Dante : Nul n’obtient notre soutien, s’il n’est crapule, indigent ou soumis.

Il en est ainsi malheureusement de presque tout en Haïti. Les décideurs et les managers qui programment le succès en Haïti cherchent des profils à la juste mesure de leur management : Humainement laid, vil, crapule, soumis et médiocre. Osons reconnaitre que ces pratiques sont aussi et surtout le fait de gens en Haïti qui se sont réclamés des courants dits progressistes ou de gauche. De 1987 à 2017, Haïti a vécu dans l’imposture de ces pratiques qui ont tout dénaturé, tout dévoyé: la culture, l’éducation, l’université, la militance citoyenne, les droits humains et la justice.

Dans le même contexte, Il m’en vient aussi à demander pourquoi les médias haïtiens passent systématiquement sous silence certaines réflexions critiques sur des sujets d’actualité brûlante ? Des réflexions qui, pourtant, sont reprises et publiées par des sites de médias en ligne étrangers en raison de la pertinence de leur contenu. Au vrai, certaines de ces réflexions cherchent à établir des points de reliance entre le contexte local et le contexte global pour mieux permettre l’appropriation de l’histoire immédiate. Ce qui achève de leur donner une portée universelle.

Pourquoi un directeur d’opinion en Haïti ne prend-il pas le temps de chercher, de lire des contenus pertinents qui sont publiés sur de nombreux blogs afin d’inviter leurs auteurs dans leurs émissions radiophoniques pour faire vivre le débat citoyen. Question de faire émerger la pensée critique et de construire peu à peu une alternative à la médiocrité du leadership national.

Serait-ce parce que ces réflexions sont dans une tonalité trop critique par rapport à l’indigence dans laquelle Haïti baigne ? Serait-ce parce que l’insolence du souffle rédactionnel de ces réflexions les rend peu complaisantes avec la médiocrité qui sert d’adjuvant à la réussite de beaucoup ? Ces réflexions seraient-t-elles en inadéquation avec une certaine ligne éditoriale vivant de subventions et qui vante les chemins de la stabilité quitte à ce que ce soit celle de l’échec et de la médiocrité ? Ou plus mesquinement, risquons la provocation, serait-ce parce que des contenus intelligents et de qualité éclipseraient la pâleur d’un vedettariat médiatique longtemps usurpé et devenu source de réussite ?

Quoi qu’il en soit, il est temps que les médias haïtiens apprennent à faire vivre les espaces de contestation qui enrichissent le débat démocratique et citoyen par la qualité, l’originalité des points de vue. Il est temps que les rédacteurs en chef des médias haïtiens ne se complaisent plus dans la publication de ce qui se trouve dans l’immédiateté de leur zone de confort, de vedettariat, de publicité ou de subvention. Car les médias n’ont pas d’autre raison d’être que de garantir l’existence d’un espace public propice à la contestation des décisions politiques et des stratégies d’affaires qui influent sur la vie de millions de gens. Nous n’aurons de cesse de le dire, l’opinion publique dans un pays est fonction de la compétence et de l’éthique de ses médias.

C’est la pertinence d’un texte et la compétence avec laquelle le sujet est traité qui devaient servir de critère de référence des médias pour leur publication. Sauf si des considérations partisanes, idéologiques ont la primauté et dictent le choix éditorial. Si tel est le cas, ce serait bien de revendiquer officiellement cette ligne éditoriale qui lèvera le voile sur ce qui, à défaut, reste une vaste imposture. Il faut arrêter de prioriser un certain réseau d’accointances sur le réseau certain de compétences.

Ce qui est vrai pour les médias l’est aussi pour les responsables des maisons d’édition qui, en Haïti, comme nous le disions au début, ont tendance à éditer et publier davantage ce qui verse dans la facilité que ce qui s’inscrit dans une dynamique de réflexion critique.

Car, c’est dans l’itinérance de la contestation élue que devraient s’installer la pensée et l’écriture dans un pays traversé par tant d’inégalités, ravagé, morcelé et déshumanisé par tant de précarités?

Il est venu le temps de comprendre que le triomphe de la médiocrité n’est pas seulement le fait des médiocres. C’est aussi et surtout le fait de nos petites lâchetés, de nos opportunismes, de notre imposture. C’est notre adaptation à la médiocrité pour garantir nos petits succès qui tisse la toile de fond de l’indigence qui enfume de plus en plus Haïti. Il est aussi de bon ton de rappeler que l’éthique journalistique, la critique sociale et le droit à l’information obligent les médias à garantir, à travers la diversité, la qualité et la richesse de leur publication, un contexte adéquat à l’émergence de la pensée critique.

Ce n’est pas la politique haïtienne qui est traversée par la médiocrité, c’est toute la culture des affaires en vigueur, dans ce pays, qui impose et dicte le profil qui convient au politique. Le politique n’est qu’un outil au service d’une vision qui assure la promotion d’un ordre se trouvant dans le prolongement d’intérêts économiques, sociaux, culturels et médiatiques.

Comme je l’ai maintes fois dit, c’est le logiciel managérial , religieux, culturel, médiatique, économique et social qui est formaté par un immense bug. Et changer de pilote ne résoudra pas le problème. C’est de logiciel qu’il faut changer.

Et c’est pour cela que l’immense défi pour Haïti aujourd’hui est la possibilité de voir ses enfants les plus doués, les plus talentueux, passer de l’enfumage du rayonnement indigent à l’éclairage du rayonnement intelligent. Car la vraie réussite n’est pas celle qui enfume et éclaire son ombre, c’est celle qui irradie une vive et incandescente lumière pour éclairer un chemin que d’autres emprunteront et illumineront à leur tour dans une transmission intergénérationnelle sans cesse renouvelée.

Messieurs, les éditocrates, arrêtez votre vedettariat d’enfumage et laissez briller votre lumière.

Erno Renoncourt, 9 juin 2017

(Extrait du manuscrit : Haïti, l’indigence en fête!  Erno Renoncourt, 2017)

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