LETTRE A MON PERE: En l’espace de 20 ans, tout est inversé. » Par Israël Jacky Cantave

« LETTRE A MON PERE: En l’espace de 20 ans, tout est inversé. »

Auteur: Israel Jacky Cantave

Cher Papa,

Pendant plus de 20 ans de ma vie, je t’ai entendu me dire ceci : « Mon fils, il n’y a qu’une route pour réussir dans la vie, l’école. C’est le chemin du succès ». Pendant plus de 20 ans de ma vie, je t’ai cru, je t’ai fait confiance et j’ai fait de l’école mon objectif.

14 ans de classique, 4 ans d’université en Haïti, 3 ans d’université à l’étranger, je me suis dit que j’ai pris la bonne route. J’y ai cru dur comme fer, j’en ai bavé certaines fois.

Je me souviens lorsque j’étais en 3e secondaire, des fois je prenais la route à pied de fontamara à Diquini pour me rendre au Collège Adventiste de Diquini.

Je le faisais avec courage car je me disais que dans quelques années, ce ne serait qu’un lointain souvenir parce que j’aurai réussi.

Papa, aujourd’hui j’ai 40 ans, je découvre que tu ne m’as pas dit toute la vérité, pire, tu m’as menti.

L’école n’est pas la clé de la réussite, l’école n’est plus une clé pour la réussite. Aujourd’hui les choses ont changé, les repères ne sont plus les mêmes, les règles ont évolué. Le succès par l’école devient une exception.

Papa, si il y a 30 ans tu avais ouvert une boutique pour moi, peut-être qu’aujourd’hui je serais un grand commerçant, je ferais partie du secteur privé des affaires, je financerais la campagne d’un candidat qui serait devenu président, je bénéficierais de franchise douanière, je ferais de la contrebande, je ferais même passer de la drogue dans mes marchandises et mieux, je ne serais même pas judiciable.

Papa, si il y a 30 ans tu avais fondé un parti politique, je serais devenu son président.

J’irais aux élections, je promettrais monts et merveilles, je mentirais au peuple, je me baladerais avec des trafiquants notoires, je ferais campagne en compagnie de bandits armés, j’emprunterais de l’argent du secteur privé pour financer ma campagne en lui promettant des passe-droits, je serais élu peut-être Président de la République.

A défaut Sénateur de la République ou Député du peuple même si je n’aurais jamais connu le mot « pédophilie » ou encore le genre du mot « section », l’essentiel ce serait moi, tant bien que mal, qui ferais la lecture du haut de la tribune sénatoriale.

Papa, si il y a 30 ans tu m’avais donné une guitare, aujourd’hui je serais certainement un grand musicien. Je composerais ma musique, j’interprèterais celle des autres, je chanterais les misères du peuple, je le sensibiliserais et puis j’irais aux élections. Peut-être qu’aujourd’hui je serais Président de la République après avoir été Président du Compas ou à défaut Sénateur de la République après avoir été Député du peuple même si je n’aurais jamais connu les chiffres romains.

Papa, si il y a 30 ans tu m’avais donné un ordinateur, peut-être qu’aujourd’hui je serais un Disc Jokey. Je ferais le mix de chansons grivoises, je ferais danser les jeunes filles, je serais partout sur les affiches, je serais peut-être nommé ambassadeur de ma ville, je serais tellement populaire que je pourrais même envisager d’être candidat à la présidence un jour.

Papa, j’aurais pu multiplier les exemples pour te montrer combien en l’espace de 20 ans l’équation est complètement inversée.

Il y a 30 ans, tu m’avais donné un livre, je l’ai lu, j’ai appris par cœur les chiffres romains, les formules mathématiques, physiques et chimiques, le théorème de Pythagore, le théorème de Pascal, la loi de Joule etc… 30 ans de cela, tu me disais : vas à l’école, vas à l’université, apprends un métier et tu réussiras.

Papa, j’ai fait ce que tu m’as dit. Mais entre ta jeunesse et la mienne, il s’est écoulé une vingtaine d’années et aujourd’hui les critères de réussite et les valeurs ne sont plus les mêmes.

Aujourd’hui on me demande juste de réussir peu importe les moyens. Aujourd’hui les ignorants affichent fièrement leur arrogance car c’est l’argent qui est devenu l’aune de la réussite et du succès. « Dis-moi combien d’argent tu as sur ton compte en banque, je te dirais si tu as réussi »

Papa, en t’adressant cette missive, je me rends compte que même les mots ont disparu des conversations d’aujourd’hui. A la place de cette lettre, j’aurais juste pu t’envoyer un texto, mais tu me connais, malgré tout, je reste attaché aux valeurs que tu m’as inculquées.

P.S Pas d’argent pour te l’envoyer par la poste, je te l’enverrai par mail.

Ton fils
Israël Jacky CANTAVE
ijcantave3gmail.com
4300-7070aa

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