Remobiliser l’armée d’Haïti, pourquoi faire?

Remobiliser l’armée d’Haïti, pourquoi faire?

Une armée est née d’un double impératif : un besoin de protègement face à la nuisance externe d’une part et d’un dénuement de resserrement de la fiabilité ou sûreté intérieure de l’état. Cette sérénité interne est surtout et avant – tout un nantissement de cette force de taille à pistonner lorsque l’ordre social est épouvanté et un rempart aux temps de déferlement de la nature. Voilà les motifs pour lesquels les nations ont toujours éprouvé de l’infatuation de compter et de cuirasser leur armée.
Haïti en a aussi fait l’apprentissage. De l’armée indigène datant d’avant 1804 jusqu’en 1994, date de retour du président Jean Bertrand Aristide de son déracinement et le rachat du pouvoir, le pays n’a jamais vécu l’expérience de la démobilisation de l’armée. Et pour avoir les mains mouillées dans des coups d’état et être accusées de tortures contre les civils, les Forces Armées d’Haïti (FAD’H) ont été vite démobilisées et commutées par la Police Nationale d’Haïti (PNH). 23 ans après, les FAD’H repercent. Pourquoi cette remobilisation? Ce réveil de l’armée est – il vraiment expédient? Dans ce contexte socio- économique et politique, Haïti avait – elle encore besoin de faire renaître son armée? En quoi cette remobilisation va – t- elle favoriser à pondérer le pays?

Cette disposition de reconduire l’armée nationale fragmente les citoyens. Un premier groupe croit et défend fortement le rebondissement de cette force de défense nationale et revendique la théorie qu’il est impossible de concevoir un pays sans une puissance de couverture extérieure. De cette catégorie, on facture les nationalistes endurcis, les fidèles zélés du régime, les anciens militaires et les jeunes ambitionnant d’intégrer cette force perçue un échafaudage de sauvetage économique.

Un autre groupe estime impolitique la décision de régénérer, dans ce statu quo, l’armée nationale. Il se fonde sur la thèse que le pays est tellement écorché et la résurgence de l’armée devrait être l’émanation d’un large consentement intersectoriel. Les apôtres de ce jugement sont surtout des dirigeants politiques proches ou non de l’opposition, des organisations de défense des droits humains et des organisations de la société civile.

Une dernière catégorie qui se veut radicale digère mal l’idée de la renaissance de l’armée nationale. Elle croit plutôt qu’aujourd’hui le pays n’a pas à chercher à se protéger de l’agression étrangère. Qui veut et cherche d’ailleurs à mettre le grappin sur Haïti? Ce pays est immuablement frappé d’une guerre qui n’en finit pas. Une guerre pour la survie quotidienne. Une guerre contre la faim, le chômage… un envahisseur viendra plutôt tendre la perche à ce peuple pourqu’il puisse se déboucler de sa misère rebutante. Pour ce groupe, la police nationale peut, à elle seule, mettre en sûreté les vies et les biens des haïtiens. 24 ans après sa création et épaulée pendant 13 ans par un grand attroupement de soldats et policiers onusiens, il est temps de laisser la PNH planer de ses propres ailes.

Que l’on soit gardien ou combattant, partisan ou opposant de l’armée d’Haïti, elle demeure, somme toute, une instance constitutionnelle. L’article 263 de la constitution de 1987 stipule que la force publique se compose de deux corps distincts: La police nationale et les forces armées d’Haïti. Un arrêté présidentiel a démoli les FAD’H et un autre entend les reconstituer. Dans l’intervalle de ces deux grandes décisions présidentielles, il y a lieu de produire de mûres réflexions.
Qu’est ce qui animait le président d’alors à chanter les funérailles de l’armée et qu’est-ce qui pousse l’actuel chef de l’état à recourir à sa résurrection?
Le premier a été victime d’un coup d’état et estimait que l’armée s’était, à tout moment, transformée en un puissant pouvoir politique. Les coups d’état ont été produits en série et des généraux ont été souvent attisés de convoitise politique. Comme dans une ligne d’attente ils se bousculent pour se transformer en des chefs d’état.
Seulement sept mois après son entrée au palais, le président Aristide a été évincé de son trône. A son retour de l’exil, trois ans plus tard, un constat a vite été fait. Il demeure un impératif de démilitariser le pouvoir en Haïti. Et pour matérialiser cette ambition, le chef de l’état a démobilisé l’armée. Était-ce la meilleure décision? N’y avait-il pas lieu de préférence de remodeler cette force lui conférant d’autres missions, d’autres tâches?

De ce fait, de 1994 jusqu’à aujourd’hui, les chefs d’état ont tous eu le sommeil tranquille. Les crises socio-politiques s’en suivent mais aucun coup d’état n’a été orchestré. En 2004, Aristide était parti en exil. Qu’adviendrait-il si l’armée régnait encore?

L’actuel chef d’état entend couronner une promesse de campagne. Il souhaite faire revivre les FADH. Décision courageuse mais est-elle sans péril pour le remobilisateur et même pour le pays?

Trois motifs prouvent qu’Haïti nécessite une armée:

a) un contexte historique.
Cette terre et ce peuple existent grâce à la bravoure et au sang d’une armée mal équipée, mal entretenue et mal entraînée. Toutefois, le génie, l’intelligence et la détermination de ces soldats indigènes ont valu la débâcle de l’armée française. Et, au lendemain de l’indépendance, ils ont su agrafer et chaperonner les acquis de leur bataille.

b) une raison économique.
Depuis plusieurs années, la crise économique qu’expérimente le pays est à un échelon époustouflant. Les jeunes, pour se soustraire du chômage et de la faim empruntent la mendicité, le vol et l’exode du pays.
L’armée nationale serait alors un moyen d’inventer des emplois, réduire le chômage et conférer un statut social à bien de jeunes.

c) une raison géostratégique.
Haïti n’est pas la seule république à s’approprier de l’île. À chaque instant, des conflits se déchaînent entre haïtiens et dominicains sur la frontière. Lorsque le pays est chambardé, l’armée dominicaine se déballe parfois même sur la partie haïtienne. Et au moment des déportations des haïtiens, les militaires dominicains sont sans pitié.
Aux yeux des occupants de l’autre bout du territoire, le retour de l’armée d’Haïti serait plus qu’une marque de déférence et un indice de protègement.
Haïti, pendant 21 ans, s’appropriait de la République dominicaine. Une page sombre dans l’histoire voisine. Et, ce sera plus qu’une vengeance historique si les dominicains trouveraient un jour le motif valable de maîtres d’Haïti.

Cependant, deux autres motifs devraient porter le chef d’état à se recueillir avant de recourir à cette résolution.

a) l’instabilité politique.
La crise politique a déjà secoué les premiers mois de ce nouveau régime politique.
La république est aujourd’hui plus que jamais déchirée. L’impunité, la corruption sont autant de malaises qui gangrènent l’administration publique. Les institutions sont dysfonctionnelles.
La remobilisation de cette armée, la lutte contre l’impunité et la corruption, l’indépendance du pouvoir judiciaire et la réforme des partis politiques devraient déjà porter l’exécutif à la tenue des assises intersectorielles en vue d’harmoniser la vie politique nationale pour les années à venir.

b)une crise sociale
Le pays est en voie de disparition. Cette crise sociale a déjà provoqué la fuite migratoire des cadres et des professionnels du pays.
De surcroît, cette décision, vue son origine unilatérale, divise davantage la société. Loin de créer un climat de stabilité, elle risque d’agrandir l’éclatement social.

Une armée peut ne pas être une urgence nationale. Dans le contexte actuel d’Haïti, cette décision devait venir après avoir stabilisé les institutions vitales du pays particulièrement la police nationale. Qui se sent fier aujourd’hui d’être policier en Haïti?
Les policiers ont les mêmes griefs que les autres professionnels de l’administration publique. Sans assurance effective, mal payés, mal entretenus, ils sont aussi mal vus par la population. Une mauvaise perception est construite autour d’eux.
Aujourd’hui, l’armée est de retour. Quelle perception l’état haïtien va-t-il créer pour ces futurs militaires? Qui sera fier d’être militaire haïtien?
Deux questions sont aux farouches partisans de cette remobilisation :
l’état haïtien a-t-il les reins pour supporter, à présent, un armée? Et, remobiliser l’armée nationale est – il vraiment une priorité voire une urgence nationale?

Dr. Fred Jasmin.

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