De Zéro à Héros… Le dilemme d’un Président

De Zéro à Héros… Le dilemme d’un Président

Par Max Dorismond

Utilisé pour leur besoin primaire

​Si j’étais un romancier, je commencerais ce conte fantastique de cette façon : « Flottant dans un lac de dollars verts, où l’existence d’aucune contrainte ne vient perturber la clarté et la douceur de l’onde, plusieurs roitelets d’Haïti, depuis plus de huit ans, se vautraient allègrement dans la fraîcheur des jours au rythme des tintements des calculatrices multipliant leur richesse à l’infini à chaque « contrat bidon », sans le souci d’un éventuel contrôle externe. Pour eux, la terre est carrée. Tous les chemins mènent tout droit au paradis. Avec les papiers-dollars, ils roulent leurs cigares. Ils y griffonnent des notes d’amour à leurs nombreuses maîtresses. Il y en a tellement qu’ils s’amusent à les assembler pour les utiliser, pour le plaisir de la chose, comme peignoirs ou serviettes de bain et même pour leur besoin primaire à titre de papier hygiénique. Ils ont le cœur à la fête. Leur printemps est toujours éclatant et leurs yeux sont pétillants d’étoiles. Ils mènent la vie de Pacha. Mais, dans la vapeur éthylique de l’exaltation de l’heure, l’un des écorcheurs se réveille soudainement dans un état de névrose. Il vient de constater brutalement que personne ne pourra cacher indéfiniment le soleil avec sa main. Tout dans la vie a une date de péremption. La frontière entre l’enfer et le bonheur est parfois très mince. En conséquence, tous les lendemains ne seront jamais éternellement chantants. La terre est en réalité très rondelette. Dans une éventuelle courbe, un jour venu, on peut croiser l’ombre de son cercueil. Ses brusques inquiétudes ont interpellé les autres pilleurs de nation. Ils se proposent immédiatement d’échafauder un plan pour protéger leur arrière ».
« Trouvons, disent-ils, un enfant de la plèbe, à titre de bouclier, comme président. Dans la « Jarre à Chavez », faisons mine d’offrir à ce souffreteux l’occasion et les moyens d’aider le peuple. Reconnaissante, cette masse, enthousiaste et heureuse, le choisira au pied levé pour le placer au Palais national. Et, pour services rendus, cet hurluberlu, sans une once d’ingratitude, se fera le devoir de nous protéger, en cas de règlements, si des intrus nous cherchent noise pour avoir trop bien mangé. Ainsi, de cinq ans en cinq ans, le temps s’allongera, les années passeront, les souvenirs s’effaceront et se délaceront. À nous la belle vie ! ».
Ça, c’est la réalité romancée. Dans la vraie vie, ils ont facilement dégoté dans l’arrière-pays, un jeune surdoué, un peu naïf sur les bords. Il a certes des qualités pour l’entrepreneuriat, mais devant l’offre des maîtres chanteurs, il ne lui est jamais venu à l’idée que, sur cette île maudite, personne n’a jamais fait cadeau du pouvoir. C’est un écrin de diamant à hauteur de rêves et d’ambitions, objet de maintes tentations de 99,99% de ses habitants.
Un cimetière de bagnards

Pour comprendre la psychose des mystificateurs, il faut constater que les corrompus de la génération post-duvaliériste ont bien appris leur leçon. Quand on a vécu dans le nirvana du plaisir spontané, avec Haïti à ses pieds, riche à millions, on ne peut se permettre d’aller vivre les affres de l’exil. Quand on a connu le firmament entouré de vierges et de beaux anges, on ne peut se permettre de redescendre aux enfers. C’est mourir à grand feu, de chagrin, de remords, de regrets, de dégoût, de solitude en se souvenant des cieux. D’ailleurs, c’est connu, 90% des richards duvaliéristes en exil ont déjà rencontré Baron Samedi, assez jeunes. Or mourir en exil, c’est comme mourir au bagne. Quand on croise parfois les quelques survivants dans les rues des grandes métropoles occidentales, un peu hagards, fuyant les regards inquisiteurs de leurs congénères suspicieux, on reste un peu surpris. Malgré leur richesse mal acquise, ils inspirent une certaine pitié. Et c’est humain. Ils ont perdu de leur superbe, de leur arrogance, de leur flegme, de leur assurance car, le ciel n’est pas du tout bleu pour eux. D’où le serment solennel des corrompus d’aujourd’hui: Jamais plus d’exil. Nan Kiskeya poun mouri !
Dans le plan bien astiqué, le jeune prodige, choisi des dieux, déploie des efforts incommensurables pour concevoir et développer ses bananeraies, sans penser un instant qu’il est l’objet d’un jeu de dupes. C’est beau, c’est merveilleux. Des techniciens israéliens ont prêté leur service pour le drainage et l’irrigation. Des machineries neuves et rutilantes unissent le ronronnement de leurs cylindrées à la joie des paysans de la région qui croient apercevoir, enfin au loin, le bout du tunnel. La presse débarque dans la plaine. Un bateau allemand attend les containers de banane dans la rade du Cap. Les vidéos You-tube chantent la consécration de la rédemption du Nord. Le tout Haïti se voit déjà recouvert de plantules agricoles. Et la plupart d’entre nous sont ravis, car l’espoir porte un nom : Jovenel Moïse.
Les spoliateurs avaient vu juste. Leur plan se déroule comme sur du papier à musique, « en opérant, selon l’expression de L. Trouillot, une perversion efficace de la sensibilité populaire ». Massivement, le peuple a choisi ce jeune président à son image. Haïti chante et danse ! La Caravane du changement s’est mise en branle. La machinerie, toute neuve, héritée des faux projets d’autrefois, jamais utilisée, abandonnée dans les ravins et hangars des campagnes, est reconstituée et mise à la disposition de l’homme de l’heure. Mais, la réalité a vite fait de rattraper le Président tout neuf.
Les caisses sont affreusement à sec. L’International, déjà échaudé, a fermé la vanne. Le prix du pétrole baisse. Le capitalisme frileux ne désire pas danser le tango avec les socialistes du Sud. Le Venezuela est en quasi-faillite. Maduro, le successeur de Chavez, est dans l’eau chaude. La Jarre de Petro Caribe résonne à vide.
À tous les niveaux, c’est la déception pour le jeune Président. Même Les bananeraies pleurent1 leur abandon dans le nord. Ce fut une pure perte. Les feuilles des bananiers altières et vigoureuses d’hier, ressemblent à des pantins disloqués aux bras branlants, suspendus le long de leur corps squelettique. Les lacs artificiels sont desséchés.
La fonction publique est surchargée de zombis. Par exemple, dans les ambassades d’Haïti à l’étranger où devraient se loger quatre ou six employés, la liste d’appels peut contenir 70 ou même 100 salariés. Beaucoup d’Haïtiens de la diaspora, naturalisés, surtout des femmes, y tirent un chèque mensuel depuis vingt ou vingt-cinq ans. Le Président panique. Il a perdu le contrôle des institutions. Les sénateurs et les députés placent leurs billes en exigeant la nomination de leurs Ministres, directeurs ou sous-directeurs. C’est, en l’occurrence, du népotisme à plein nez, moyennant le partage moitié-moitié des budgets institutionnels ou des salaires perçus.
Dans la diplomatie, face à d’autres nations, les représentants du gouvernement sont mal vus. À preuve ou à titre d’exemple, entre mille, lors de la crise des réfugiés haïtiens à la frontière canado-américaine, deux ministres de Jovenel sont arrivés au Canada pour, souhaitaient-ils, rencontrer le gouvernement canadien et s’entretenir à propos des réfugiés. Ils ont tous deux reçu une gifle magistrale. Comme des pestiférés, aucun ministre des deux gouvernements (provincial et fédéral) ne daignait les rencontrer. La réputation de toute la camarilla est bien établie, à juste titre, dans les arcanes diplomatiques. Ils sont infréquentables. Ce fut une honte nationale, qui fit tiquer la communauté haïtienne d’outremer.
Deux Ministres haïtiens avec le Maire de Montréal

Dans la semaine de cette gaffe historique, plusieurs compatriotes rentraient au travail en rasant les murs, la queue entre les jambes. Pour faire contre mauvaise fortune bon cœur, les loustics s’amusaient à clamer que les ministres canadiens avaient peur pour leur portefeuille, car on ne sait jamais, « avec ces dwets longues ». D’autres ont même avancé qu’ils étaient venus réclamer au Canada l’argent destiné à ces démunis pour le gérer à leur place, en tant que bons gestionnaires. Pour éviter d’ulcérer, encore plus, ces éternels sans-papiers qui ne demandent qu’un sursis dans leurs continuels tourments, le Canada préféra ignorer les délégués de César en les envoyant paître dans les champs municipaux, à la rencontre du Maire de Montréal.
En fin de compte, en raison de la faillite économique et du tarissement de l’aide internationale, le jeune gouvernement a dû concocter un budget qui a fait grincer des dents la diaspora. Debout, tel un seul homme, cette dernière a offert en guise de désapprobation, un concert d’obscénités, aussi salaces que cinglantes, au point de forcer le régime au pouvoir à déléguer deux de ces ministres à la rescousse pour justifier l’inexplicable.
De crise en crise, l’affaire du contrat-blackout vient hanter Jovenel. À sa découverte, il est tombé des nues et s’est rendu soudainement compte qu’il a été cocufié bien avant la noce. En se mirant dans un miroir du Palais, ce dernier réfléchit l’image d’un gros ZÉRO, bien noir. Son entourage le convainc qu’il n’a pas rêvé. Et que c’est bien sa tête.
Pour essayer de sauver la face et renverser la vapeur, il proposa d’électrifier Haïti par ses propres moyens d’abord et ensuite, avec l’aide des Chinois. Ce fut en réalité, un bluff pour provoquer le dialogue ou l’ouverture des « contrats bidons » d’électricité. Jusqu’à présent, des Chinois de Pékin, nous avons seulement les spaghettis, la soupe won-ton, les Dry-cleanning, le riz Jasmine et les « « Ti Chinwa – Tèt lobis – dents-bonbons2 », mais aucune électricité. De guerre lasse, devant la criante réalité, le pauvre Jovenel, résigné, prononça son célèbre discours d’octobre dans lequel il dénonça les cinq plaies qui rongent Haïti : « la corruption, la corruption, la corruption, la corruption, la corruption ».
Il est presque trop tard. Les fonds de la « Jarre à Chavez » se trouvent déjà loin, très, très loin. Et c’est à ce moment que le Sénat se réveille pour jouer dans l’esprit des bénéficiaires de César avec une bruyante enquête ci-devant nommée : Commission Sénatoriale Spéciale d’Enquête sur le Fonds Petro Caribe de septembre 2008 à septembre 2016. Jusqu’à présent, la soupe est encore tiède, puisque les célèbres concussionnaires, tels que cités, ont encore la part belle. Ils se ruent dans les brancards et menacent de poursuivre les commissaires qui ont osé gribouiller leurs noms sur les 656 pages du rapport.
C’est bien dommage pour cette malheureuse nation, anesthésiée par des décennies d’horreur, grevée de prédateurs jusqu’au bout des orteils. Le peuple aux abois dort tous les soirs, le ventre creux. Sa résilience, pour l’instant, a été poussée jusqu’à l’indifférence. Des corrompus vivent dans une extravagance et une ostentation débridée sans crainte d’être dérangés. Le silence sonore de la justice ne semble perturber grand monde. Haïti rêve d’un éventuel Héros pour la sortir de cette tragédie indélébile. Elle a soif d’un rédempteur.
Monsieur le Président, ces écorcheurs vous ont magistralement ferré comme un vulgaire poisson. Entre leurs mains, vous n’êtes qu’un simple jeu de lego. Donc, extrêmement fragile à résister au premier souffle de la tempête. Ils ont enculé royalement votre gouvernement. Riches à millions, ils peuvent acheter tout le monde, tous les juges et tous les avocats du pays, défenseurs, accusateurs et membres du jury compris. Toutefois, votre force morale est indemne jusqu’à présent. Il ne reste qu’une seule personne pouvant dévier la trajectoire du destin : c’est Vous ! Réveillez-vous ! Soyez notre Héros et mettez vos pieds par terre pour dire : Basta ! Haïti en a marre, d’être le dindon de la farce. Dans l’antre du diable, vivotent aussi des anges. Sachez bien vous entourer. Car, « le monde ne sera pas seulement détruit par ceux qui font le mal, mais aussi par ceux qui les regardent sans rien faire » (A. Einstein). Les coquins sont ultra-puissants. Au moins un milliard cinq cent millions dorment sous leurs oreillers. Ils peuvent vous cueillir comme une mangue. C’est une réalité à ne pas dédaigner. Mais le sacrifice ultime en vaudra la peine. La nation a besoin d’un guide pour sa rédemption. Il est minuit moins cinq. Soyez ce HÉROS qui osera se retourner et dompter les loups. Délivrez-nous de ces barbares. Le peuple vous sera d’une éternelle reconnaissance et l’histoire vous absoudra.
Dans le cas contraire, tous les miroirs d’Haïti et du monde seront programmés pour vous renvoyer toujours et pour le reste de votre vie, le revers non désiré : le ZÉRO. Et votre inaction ne manquera point de faire le bonheur des libraires du dimanche qui feront de ce rapport une attraction spéciale pour les touristes dans la décoration des étales à la grande foire aux « Livres en folie », en juin 2018, avant qu’il n’aille finir ses jours, comme de coutume, au « Musée des Enquêtes Éternelles d’Haïti ».

Max Dorismond
Mx20005@yahoo.ca

Note (1) : Cliquez sur ce lien bleu pour voir la bananeraie actuellement telle que montrée par une vidéo filmée par le journal Le Nouvelliste

Note (2) : « Ti chinwa – Tèt lobis – Dents bonbons » : Quolibet péjoratif et taquin, désignant dans les cours d’école, les enfants de descendants des Chinois réfugiés en Haïti dans les années 60. En raison surtout de leurs aïeux qui secouent la tête en guise d’approbation et rient à tout bout de champ, exposant leurs dents quand ils ne maîtrisent pas la langue de leur nouveau pays. Écoutez aussi la célèbre pièce de théâtre « Pèlin Têt ».

Pensée personnelle de fin de texte : Tant mieux si vous vous retrouvez dans l’article. C’est la preuve que j’ai atteint l’essentiel en joignant l’utile à l’agréable quand l’exécrable et la disgrâce se donnent la main. (MD)

Comments

comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *